Tokyo, 14 février 2025

Le shibari se situe toujours entre art et controverse dans la scène nocturne japonaise. En tant que témoin et acteur de son passage de l’underground au grand public à Tokyo, j’ai eu le plaisir de répondre aux questions de Liza Glushak pour Sighted Magazine, aux côtés du photographe Bobby Pitts.
Dans la transcription de l’interview ci-dessous, nous abordons les sujets des performances en club, la stigmatisation persistante et l’évolution de la place du shibari dans la société.



Interview par Liza Glushak pour Sight Magazine

Photo: Bobby Pitts II

Lorsqu’on pense à la vie nocturne japonaise, les premiers lieux qui viennent à l’esprit sont souvent les izakayas ou les clubs des quartiers animés comme Shibuya ou Roppongi à Tokyo. Pourtant, l’univers underground japonais reste méconnu au-delà des recommandations touristiques, en raison du manque de visibilité des soirées plus audacieuses. Le shibari, l’art du bondage japonais, fait partie de ces activités qui attirent de plus en plus les noctambules tokyoïtes. Florissant dans les années 50 comme une pure fantaisie sexuelle, popularisée à travers les romans SM puis les films pornographiques, il évolue aujourd’hui grâce à des artistes comme Louis Kordexe, qui lui insufflent une dimension artistique et attirent un nouveau public, japonais comme étranger.
La conversation avec Louis et le photographe Bobby Pitts éclaire ce qui rend les performances de shibari fascinantes, malgré les préjugés persistants qui entourent cet art.

Louis est un élève de Hajime Kinoko, maître du shibari et premier à avoir introduit, dans les années 2010, cet art du bondage comme spectacle présenté dans des lieux grand public. Louis a découvert le shibari à travers une relation personnelle, mais sa passion s’est rapidement transformée lorsqu’un observateur a remarqué sa maîtrise des cordes lors d’une soirée fétichiste et l’a convaincu de monter sur scène.

En raison de son histoire, le shibari reste stigmatisé au Japon, et peu de clubs grand public osent accueillir ce type de spectacle, par crainte pour leur réputation. Malgré cela, Louis s’est produit dans des établissements prestigieux comme 1OAK Tokyo, ainsi que dans des lieux plus intimistes comme Studio La vie en Rose. Avec sa partenaire Kiyome, ils mêlent l’esthétique traditionnelle du bondage japonais aux influences occidentales, intégrant des jeux de lumière et de la musique électronique pour offrir des performances dynamiques et captivantes.

Bobby, qui a photographié de nombreux événements de shibari, souligne l’atmosphère unique à chaque performance, influencée par le style propre à chaque artiste. Le style de Louis se caractérise par des mouvements maîtrisés et un rythme soutenu. Sans être explicitement sexuel, il conserve une forte sensualité. Bobby explique que certains artistes cherchent volontairement à désérotiser le shibari afin de briser le stéréotype de la vulgarité. Pour Louis, il est essentiel de garder les origines culturelles du shibari, en respectant les attaches et techniques traditionnelles, tout en y intégrant son héritage français et en conservant la dimension érotique inhérente à cet art. Il décrit son approche par le mot ‘panache’, un terme qui se reflète dans le choix flamboyant des couleurs, des cordes, des costumes et des jeux de lumière.

Photo: Bobby Pitts II

Q: À quoi penses-tu lorsque tu fais du shibari en club ?
Louis: La question principale est : pour qui est-ce que j’attache ? À mon sens, cela détermine ma manière d’attacher. J’aborde le shibari de trois façons principales : attacher pour du jeu intime, attacher pour une photo, et attacher pour un show sur scène. Lors du jeu, le ou la partenaire est au centre de l’attache. Lors d’une séance photo, l’objectif est le rendu final de l’image. Et en show, j’attache avant tout pour le public. Cela définit au moins trois approches très différentes de faire du shibari.

En spectacle, la priorité est la sécurité du modèle, mais pas nécessairement son plaisir. L’objectif est de captiver l’audience. Pour garder l’attention du public, la vitesse est essentielle, avec des transitions rapides, des poses spectaculaires et une certaine mise en scène. Bien sûr, tout cela se fait en garantissant la sécurité du modèle.

La musique, souvent techno, impose un certain rythme pour rester en phase avec l’ambiance du moment. Globalement, les shows exigent une parfaite maîtrise des cordes, surtout face à des dizaines de caméras qui enregistrent chaque mouvement. Sur scène, je suis très concentré, et tout disparaît autour de moi, à l’exception de ma partenaire.

C’est un état d’esprit très différent d’une attache au sol dans l’intimité, où l’objectif est le plaisir du partenaire, et où il y a plus de place pour l’improvisation et pas de pression de temps.

Q: Est-ce que tu répètes tes spectacles à l’avance ?
Louis: Avant, oui. Aujourd’hui, je me contente de m’assurer que ma partenaire est à l’aise avec ce que nous allons faire. On définit une pose principale, puis on construit autour sur le moment. La plupart du temps, je ne choisis pas la musique, donc j’improvise en fonction du tempo. Maintenant que je suis plus à l’aise sur scène (Louis a réalisé plus de soixante spectacles), j’ai tendance à improviser davantage. Parfois, je ralentis le rythme de l’attache, mais avec la musique techno, le style devient naturellement plus brut.

Q: Il n’y a pas beaucoup de photographes qui travaillent avec le shibari. Qu’est-ce qui t’a donné la certitude que c’était un domaine qui t’intéressait ?
Bobby: Lorsque je photographie, j’ai rarement le temps d’admirer ou d’être affecté par le spectacle, car je suis trop concentré sur les angles et la composition. Mais je me souviens très bien que la première fois que j’ai photographié du shibari, j’étais réellement émerveillé. La connexion entre Louis et Kiyome était fascinante.

Q: Quel effet penses-tu que le shibari a sur l’ambiance des clubs ?
Bobby: J’ai l’impression que les gens à Tokyo sont en général soit totalement investient, soit complètement hermétiques et ça s’applique aussi au shibari. Certains voient le spectacle et se sentent gênés. Ils tournent le dos et l’ignorent totalement. Mais ceux qui aiment ça sont captivés. Ils fixent la scène, absorbés, comme hypnotisés.

Photo: Bobby Pitts II

Q: Comment le shibari pourrait-il un jour passer dans le grand public ?
Louis: À mon avis, bien que le shibari soit né au Japon, il reste encore largement stigmatisé. Au vu des tendances actuelles, il pourrait être progressivement déstigmatisé s’il gagne en popularité en Occident sous une forme moins sexualisée et plus accessible au grand public. Cela pourrait alors améliorer sa réputation au Japon. Mais tant que ce n’est pas le cas, ses origines continuent de faire penser à beaucoup de gens qu’il n’a sa place que dans la pornographie ou le fétichisme. Seul le temps le dira.
Actuellement, au Japon, bien que les maîtres shibari masculins soient les plus visibles, notamment dans l’industrie du divertissement pour adultes, la grande majorité des pratiquants de shibari sont en réalité des dominatrices qui évoluent dans l’intimité et la discrétion du milieu SM japonais. Elles utilisent le shibari comme l’un de leurs services (qui n’incluent pas la prostitution) pour répondre aux attentes d’une clientèle majoritairement masculine et soumise.

D’un autre côté, en suivant les traces de Hajime Kinoko, il y a encore peu d’artistes qui amènent le shibari sur scène pour le simple plaisir du grand public. Il est peu représenté dans les médias, et certaines personnes vont même jusqu’à porter des masques lors d’événements pour préserver leur anonymat. Les organisateurs imposent souvent des règles strictes sur les photos, autorisant leur prise seulement si aucun autre client n’apparaît en arrière-plan. Même dans des contextes où l’érotisme est atténué ou absent, la discrétion reste primordiale. Aujourd’hui, le shibari commence à être reconnu comme un art, mais il est encore dans une phase émergente. Peut-être que dans dix ans, il sera normalisé, comme l’a été le pole dance. Mais avant cela, il faut montrer au monde que le shibari n’a pas besoin d’être sexuel et qu’il peut être simplement un beau spectacle.

Cela dit, une partie de la communauté shibari considère que cet art n’a pas sa place sur scène, car attacher pour un public va à l’encontre de l’essence du shibari, qui repose avant tout sur une connexion intime avec son partenaire. Et je pense que c’est vrai. Face à un public mainstream qui n’a pas nécessairement de connaissances sur le shibari et qui ne percevra pas ses subtilités, je prends parfois des raccourcis. Mais appréciant les deux facettes de cette discipline, je ne veux pas opposer ces approches comme s’il y en avait une bonne et une mauvaise. Je préfère voir le shibari comme un arbre dont les racines donnent naissance à de nouvelles branches : elles partagent une même origine, mais poursuivent des objectifs différents. D’où l’importance de la question : « Pour qui est-ce que j’attache ? »

Photo: Bobby Pitts II

Q: Quel impact les spectacles de Shibari ont-ils sur sa place dans la société japonaise ?
Louis: Les spectacles contribuent clairement à déstigmatiser le shibari, et même si une partie de la société y résiste encore, les mentalités évoluent. Mon objectif est de montrer que le shibari peut aussi simplement être quelque chose de beau et de divertissant. En intégrant des poses, des suspensions, des jeux de lumière, etc., j’essaie de mettre en valeur la beauté du modèle dans les cordes.


En savoir plus

Interview: Liza Glushak Instagram @verseforliza

Publication: Sighted Magazine Instagram @sightedmagazine

Photographe: Bobby Pitts II sur https://www.bpii-productions.com/ et Instagram @bpii_productions